Ingrid Weber

Sculpteur

Texte sur Ingrid Weber

Le poète convoite toujours plus de vérité – c’est sa quête –. S’il dérange un peu les mots, c’est pour mieux (nous) interroger. Si Celan choisit délibérément de ne pas élire « l’âme sœur » c’est qu’il connaît le mensonge d’une projection de soi, idéale, en l’autre. Une plus haute exigence l’anime : il engage chacun à faire sienne la part inconnue de l’autre – pourtant semblable et frère – à s’y reconnaître.

À l’évidence, les figures sculptées d’Ingrid Weber, réduites à leur essence, répondent à l’appel du poète, plus puissant que celui d’une parenté de chair. Assemblées aux mots, ces silhouettes leur donnent la réplique qu’ils demandent – sœurs –, livrent un corps à leur étreinte, mais agrandissent leur mystère d’une ombre supplémentaire.

D’où nous reviennent-elles ? – si proche(s) comme le tout perdu – ?

De quelle mémoire commune ? A quelle rencontre de nous-mêmes nous convient-elles ?

Toujours m’a saisie le sentiment, dans l’atelier d’Ingrid, d’entrer dans une sorte de circulation du silence. Au milieu d’une débauche d’outils, après l’artifice d’étincelles, on y feutre le pas, presque confus de surprendre le face à face muet des personnages qui se dressent dans l’espace comme autant de scansions interrogatives de leurs pensées intérieures.

Est-ce l’inquiétante étrangeté de l’autre qui sépare les couples, les délace, renvoie chacun à sa solitude ? Non, je crois plutôt que l’immense attrait du silence lie ces êtres ensemble.

En l’absence de mots, ils se font signes et, marqués du même, se déchiffrent et nous attirent vers l’inconnu d’une autre correspondance. En effet, ces figures nous parlent autrement.

A notre adresse, dans notre regard, c’est d’attente qu’elles s’éternisent...

L’attente est leur vertige. Elles s’y tiennent en équilibre, droites, lointaines, amincies comme des voiles qui dessinent une brèche verticale dans l’horizon et y disparaissent.

D’un ancrage si ténu au monde, l’ont-elles quitté ou seulement traversé (?) pour nous revenir à la manière de formes floues conservées par notre mémoire, qui, resurgies soudain, nous donnent à voir, du temps, sa réversibilité.

Apparitions immolées d’époques révolues, flammèches solidifiées du passé consumé, fragments effilés tels des pointes de lance, elles nous rappellent à la redécouverte, au retour, à l’origine.

D’anciennes décompositions, elles renaissent. De tant de morts antérieures, elles gardent la trace. En elles se décline la plurielle conjugaison de tous les temps.

Peuplées des autres, ombres superposées aux ombres, ces silhouettes ressemblent aux passeurs qui nous font transiter entre les mondes: réel ou imaginaire, passé ou à venir.

Ne les délivrons pas de leur silence, il nous invite à la paix intérieure.

Catherine Bosramier